Le “lumpenprolétariat”, ou la supercherie de la “lutte des classes”

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Aujourd’hui, j’ai appris qu’un groupe dénommé la “Ligue de Défense Noire Africaine” a voulu organiser dès demain une contre-manifestation contre les Gilets Jaunes.

En réponse à cela, Saskia a fait référence à ce que Marx aurait appelé le “lumpenprolétariat” (ou “sous-prolétariat”).

D’abord, qu’est-ce que c’est que le “lumpenprolétariat”? Selon Karl Marx, il s’agit d’une “force contre-révolutionnaire” composé de pauvres qui sont en fait encore plus pauvres que ceux qu’on appelle les prolétaires. Les “sous-prolétaires” se différencieraient des prolétaires parce qu’ils ne s’opposeraient pas aux riches et aux bourgeois et auraient même besoin de ces derniers pour survivre.

Je suis par la suite tombé sur un article d’AgoraVox datant de cinq ans et demi dépeignant le “lumpenprolétariat” comme une “armée du capitalisme“. Je propose qu’on lise cet article pour décortiquer ce qui cloche chez des adeptes fanatisés de la “lutte des classes”.

D’abord, on explique que ces “sous-prolétaires” seraient des individus dits “a-révolutionnaires” et vénaux qui seraient prêts à se mettre “au service de la bourgeoisie”, auraient été “déchus de la classe prolétaire” et auraient son “quartier général dans les grandes villes”.

Puis, on explique que les “oligarques” voudraient se servir de l’anti-racisme pour protéger leur “armée sous-prolétaire”, qui sont, pour beaucoup d’entre eux, des immigrés bien plus pauvres encore que la plupart des prolos blancs de souche que l’on retrouve en Occident. Certes, les étrangers sont surreprésentés parmi les “sous-prolétaires” (nul ne dira le contraire), mais cela n’a rien d’une surprise puisqu’ils viennent souvent de pays très pauvres et sous-développés, donc logiquement, les gens les plus pauvres de l’Occident le sont encore moins que ceux des pays étrangers.

L’article explique par la suite que les “oligarques” et les “sous-prolétaires” seraient des alliés politiques, puisque les “sous-prolétaires” seraient plus enclins à “voter pour un parti proposant une justice plus souple et évitant de parler de sécurité de peur de stigmatiser les français d’origine étrangère”. Mais en fait, c’est un choix cohérent puisque les politiques répressives favorisent toujours les plus riches au détriment des plus pauvres. Une personne aisée pourra toujours échapper à la justice de son pays et fuir dans le pays qu’il/elle souhaite, contrairement à une personne moins aisée qui n’aura pas les moyens suffisants pour cela. Donc, ce sont toujours les plus pauvres qui font les frais de la dictature, la guerre, le changement climatique et d’autres crises humanitaires. Ce qui différencie des prolétaires et ceux que l’on appelle les “sous-prolétaires”, c’est que tandis que les “sous-prolétaires” comprennent généralement les souffrances des migrants et des personnes isolées socialement, ce n’est malheureusement pas le cas des prolétaires qui sont très souvent des Blancs de souche bien intégrés socialement qui ne vivent pas de drames familiaux ou d’autres souffrances similaires, et donc ont tendance à mépriser ceux et celles qui vivent de telles souffrances.

Certains adeptes de la “lutte des classes” devraient avoir cette analyse en tête, mais faute de l’avoir, on se retrouve alors avec une scission au sein de la gauche radicale, entre les militants anarchistes et antifascistes qui concilient la responsabilité collective et les droits individuels, et critiquent à la fois le capitalisme, le sexisme et le racisme, et les communistes traditionnels qui ne se soucient que de la responsabilité collective et délaissent les droits individuels, et ont tendance à ne critiquer que l’oppression économique tout en s’abstenant de combattre les autres formes d’opposition qui sont politique et socioculturelle. Michel Clouscard, par exemple, assimile les valeurs libérales, progressistes et libertaires avec le capitalisme, et s’attaque dans un de ses livres aux militantes féministes accusées de vouloir semer des divisions au sein de la classe ouvrière, ce qui laisse à penser que pour certains militants communistes, la critique du système patriarcal est tabou. On notera que les mêmes qui s’insurgent en France de la hausse des taxes sur le carburant et harcèlement et menacent de mort les opposants des gilets jaunes, ces mêmes personnes sont toutefois silencieuses concernant le projet d’européen de faire adopter l’article 13 sur le copyright qui mettra sérieusement en danger l’Internet ouvert. Pourquoi? Parce que ce sont essentiellement des réactionnaires qui n’en n’ont rien à foutre des droits individuels et du progrès social.

Pour tout résumer, ce qu’on reproche aux “sous-prolétaires”, c’est de ne pas s’opposer aux riches, donc d’être des “traitres” à la classe ouvrière, ce qui est assez comparable à ce qui se passe chez les militants d’extrême-droite qui accusent ceux qui soutiennent l’immigration et s’opposent au nationalisme violent d’être des “traitres à leur patrie”, ou chez les militants islamistes qui accusent les militants laïques et épris des valeurs occidentales d’être des “traitres à la race arabo-musulmane”. Le problème c’est qu’il y a un communautarisme propre à la classe ouvrière qui explique que les riches seraient tous des méchants et que les pauvres seraient tous des victimes. En revanche, les “sous-prolétaires” comprennent que les choses sont beaucoup plus complexes que cela et savent que cela ne leur apportera rien que les riches soient “éjectés de leur piédestal” et qu’il y ait une “dictature du prolétariat”. Il faut arrêter de véhiculer des clichés et assigner des rôles à des individus en fonction de leur race, leur nationalité, leur religion, leur sexe et leur revenu, et comprendre qu’il y a des riches progressistes et des riches réactionnaires, des femmes qui sont féministes et des femmes qui ne sont pas féministes, ainsi que des hommes qui souhaitent asservir des femmes et des hommes qui seraient d’accord pour vivre dans des couples matriarcaux.

Maintenant, pour parler de responsabilité collective, pour moi, les premières responsabilités collectives seraient de sauvegarder la planète du changement climatique et de mettre fin à la guerre et la violence entre les nations et les peuples. Malheureusement, certains prolétaires sont favorables à imposer le “récit national” et à entraver la solidarité internationale. En plus, ils parlent de solidarité, mais très souvent, leur solidarité (sélective) s’arrête à leur famille et leurs compatriotes, et exclut les réfugiés et les étrangers. Donc, pour moi, ce ne sont pas les “sous-prolétaires”, mais plutôt les “vrais prolétaires” qui n’ont pas de conscience politique révolutionnaire. Il est légitime de vouloir que les richesses soient redistribuées aux personnes les plus pauvres, mais revendiquer cela tout en s’opposant aux droits des femmes, des jeunes et des minorités, ainsi qu’aux avancées écologiques, est davantage caractéristique des rouges-bruns que des authentiques militants de gauche.