Comprendre la guerre des lobbys et des générations anciennes contre Internet

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Je poste cet article pour parler du fameux article 13 d’une nouvelle législation de l’Union européenne qui va vraisemblablement affecter la liberté d’expression sur Internet.

Selon des rapports, cette loi aurait pour but d’exiger que les grandes plateformes du web, dont YouTube notamment, rémunèrent la presse, les entreprises de musique et les compagnies de cinéma.

Selon cette loi, pour autoriser les internautes à partager des vidéos ou de la musique, YouTube et les géants du web seraient contraints de négocier des accords avec les titulaires des droits d’auteur.

Cette loi est beaucoup critiquée (et à raison) parce qu’elle risque de mener à la censure des remixes, des mèmes et des parodies. Elle est soutenue par Le Monde, dont il est clair que ce journal a une position très subjective sur cette question épineuse. En revanche, Le Figaro se montre beaucoup plus fiable en reconnaissant la réalité d’une dérive liberticide qui va beaucoup nuire à l’Internet ouvert.

D’abord, pourquoi une telle loi? Tout simplement parce que les médias classiques aimeraient gagner plus d’argent et qu’ils sont actuellement en perte de vitesse face à l’émergence des médias sociaux. En d’autres mots, ils craignent de perdre leur hégémonie d’antan.

Les partisans de cette loi liberticide rétorquent que ceux qui s’y opposent serait des “idiots utiles” des GAFA, parce qu’en effet, tant YouTube, Google que Facebook s’y opposent. Sauf que cela occulte le fait que les géants du web pourront largement s’en sortir, ce qui ne sera pas le cas des plus petits services web qui risqueront de beaucoup en faire les frais.

Si Facebook, Google et YouTube sont des géants du web qui ont une position hégémonique en Occident et sont obsédés à l’idée de faire du fric, pourquoi s’opposent-ils alors à une loi de copyright qui risque de stigmatiser les plus petits acteurs du web? De même que s’ils appliquent des règles de modération liberticides contre les opinions dérangeants, alors pourquoi se battent-ils pour la neutralité du net? Peut-être qu’au fond, c’est parce que derrière une image de géants du web qui abusent de leur position dominante, il reste une bonne dose d’éthique. Notons qu’Apple, qui est aujourd’hui l’entreprise la plus puissante au monde, critique même fortement ses concurrents Facebook et Google pour leurs politiques violant la confidentialité de l’utilisateur lambda. Pas certain qu’il soit possible que les géants des télécoms (farouchement opposés à la neutralité du net) ne puissent faire un tel examen de conscience.

Il faut savoir qu’il y a deux types de corporations, dont les corporations du web (c’est-à-dire Facebook, Google, Apple et Microsoft) qui se battent pour des causes humanistes, et les corporations plus traditionnelles (c’est-à-dire Disney, Comcast, A&T et la Fox de M. Murdoch) qui sont favorables à des mesures radicalement liberticides et anti-humanistes. Les seconds ont longtemps été hégémoniques, par contre ils sont en perte de vitesse par rapport aux premiers, ce qui pourrait expliquer que les seconds souhaitent se venger des premiers en leur “soutirant” de l’argent.

Ces deux types de corporation ont également été en compétition en 2012 quand le gouvernement américain avait tenté d’adopter le fameux Stop Online Piracy Act, un projet de loi désastreux qui avait été soutenu d’un côté par Disney et Warner, tandis qu’il avait reçu l’opposition à la fois des géants du web dont Google et Microsoft, mais aussi des grandes compagnies de jeux vidéo comme Nintendo et Sega (ce qui laisse penser qu’ils sont bien plus souples que Disney sur les questions de propriété intellectuelle).

J’ajouterais également que les géants du web comme YouTube et Twitter acceptent amplement que des internautes utilisent des bloqueurs de publicités, ce qui ne semble pas être le cas des sites liés à la presse qui bloquent systématiquement les utilisateurs d’AdBlocks.

Une autre chose qui nous frappe est la différence d’âge entre les dirigeants des corporations du web (qui ont souvent en moyenne 40 ou 50 ans) et ceux des corporations traditionnelles (qui sont souvent âgés de plus de 60 ans). Merci à Tatiana Ventôse de nous signaler que l’âge moyen des dirigeants européens serait d’environ 66 ans.

Bref, affirmer que cette loi serait une lutte entre des artistes européens et des géants américains qui voudraient “s’accaparer toute la culture” est mensonger, puisque la réalité est que ceux qui soutiennent cette loi sont d’une génération différente de la nôtre. En fait, c’est un peu comme les ploucs âgés qui veulent en finir avec la neutralité du net alors qu’ils ne comprennent rien au principe visant à préserver l’internet ouvert contre l’émergence d’un internet à deux vitesses. Ils mettent en avant le fait que ce principe favoriserait l’intrusion des gouvernements dans la vie des citoyens et que de toute façon, les géants favorables à la neutralité du net conspireraient pour “censurer les conservateurs de droite”. Sont-ils au moins au courant que c’est probablement la neutralité du net qui a permis l’émergence d’un réseau social alternatif comme Gab.ai (alias Gab.com)? Et je ne crois pas vraiment que ces réactionnaires aient des leçons à nous donner en matière d’intrusion gouvernementale puisqu’ils semblent la soutenir quand il s’agit de soi-disant “défendre les valeurs traditionnelles” ou “défendre la sécurité de l’Occident contre les méchants étrangers qui veulent tous nous détruire”. Je précise que je fais partie de ceux qui estiment qu’il faudrait limiter la capacité de nuisance des gouvernements et laisser les acteurs privés gérer les sociétés occidentales.

Je pense également au fait que l’administration Trump aux États-Unis souhaite se servir des géants du web pour développer de la technologie militaire, ce que à la fois Google, Facebook, Apple et Microsoft (sauf Amazon) refusent pour des raisons d’éthique et de morale. Les GAFA collaborent beaucoup avec les gouvernements, mais collaborer avec le Pentagone dans le but d’accentuer les hostilités avec la Chine et les pays de l’Est semble toutefois être pour eux une ligne rouge.

Donc, voilà, je préfère de loin dépendre des géants du web comme Google que de dépendre des gouvernements ou des médias traditionnels. Certes, les GAFA exploitent les données personnelles de leurs utilisateurs et censurent les opinions dérangeantes au nom de la lutte contre les “fake news”, ce qui est condamnable, mais quand ils se battent pour la neutralité du net, contre les abus de la propriété intellectuelle et contre les guerres commerciales et militaires entre les États-Unis de Trump et la Chine, nous ne pouvons dès lors que les soutenir. Vous voyez? Tout n’est ni noir ni blanc chez les GAFA. Ils ont leurs défauts, mais ils ont aussi leurs forces. Nous pouvons essayer de créer des alternatives avec des médias sociaux comme Minds et Mastodon, mais souhaiter la destruction des GAFA au nom des médias traditionnels et des gouvernements de plus en plus corrompus ne sera que désastreux pour nos sociétés de plus en plus fragiles.

Pour ceux qui n’aiment pas Internet, nous leur demandons simplement de ne pas l’utiliser et ne pas se mêler de questions qu’ils ne comprennent pas.